Julie, photographe-capteuse des petits détails émouvants

Tout le monde n’est pas forcément prêt à se faire prendre en photo avec des émotions particulièrement marquées et spontanées (…). C’est pour ça que j’aime me faire la plus petite possible. Retraduire les petits détails et l’émotion, comme si je n’avais pas été là

Interview

Julie, tu fais de la photo depuis très longtemps. Qu’est-ce qui t’a amenée à faire des photos ?

Je ne sais pas si tu te rappelles, mais à une époque, on avait des petits appareils photo jetables ! Ça a commencé comme ça. Je prenais des tonnes de photos pour garder des souvenirs de tout : ce que je fais, ce que je vis, ce que je vois. J’ai toujours eu cette idée d’imprimer dans ma tête des souvenirs. Toujours eu peur d’oublier des moments ou des évènements. J’ai l’impression que le monde va tellement vite… Prendre des photos et les revoir me permet de me rappeler.

Je prends vraiment énormément – mais ENORMEMENT – de photos : au moins 50 par jour. Quand ce n’est pas avec mon appareil, c’est avec mon téléphone ou mon Polaroïd. Il y a toujours une photo à prendre. Je te donne un exemple : j’ai un poulailler et j’ai perdu des poules. J’avais l’impression de ne pas avoir de souvenir d’elles. Donc maintenant, je prends des photos presque quotidiennement pour me rappeler de la façon dont elles grandissent, évoluent, vivent. Et ça, ce n’est que pour les poules ! On a aussi un chat, un lapin, un mulot, un potager et un pigeonnier.

Au quotidien, il y des petites choses qui me touchent énormément, d’une beauté inouïe. Je trouve important de les garder en images. Et ensuite de les partager, si les gens veulent bien. Il n’y a pas longtemps, on a fait pousser des tournesols dans le potager, et il y en a un qui était en train de faner. J’ai récupéré la fleur pour l’apporter à ma petite mulot. Je me suis éclatée à prendre des photos quand elle récupère les petites graines de tournesol dans la fleur. Ça fait partie de ces petites choses plutôt jolies.

En quoi la photo correspond à ta personnalité ?

Déjà petite, je me sentais à part, différente des autres. J’essayais d’être bonne élève comme mes copines, parce que c’était bien vu d’être proche de la maîtresse. Mais, en même temps, je n’avais pas forcément envie d’être avec mes copines, je préférais être toute seule pour lire un livre, faire mes activités dans mon coin quand j’en avais envie. Et ne dépendre de personne.

Quand je suis derrière mon appareil photo, c’est ça : je me sens toute seule, en fait. Dans ma bulle. Il y a beau avoir des gens en face de moi, je suis dans mon truc, je regarde mon cadrage. Je me sens bien avec mon appareil, je fusionne avec lui.

Justement, quel est ton rapport avec ton appareil photo ?

C’est une extension de ma main, mon troisième oeil. Quand je ne l’ai pas, je me sens toute nue, il me manque quelque chose. Il faut que je l’emmène quelque part, quoi qu’il arrive. Au cas où… sait-on jamais ce que l’on peut croiser !

Je garde cet affect de garder tous mes appareils photo. Comme si les vendre ou les donner était un sacrilège. C’est toute mon évolution photographique. Et puis, ça me rappelle indirectement tous mes souvenirs. Je me souviens de ce que j’ai fait avec tel ou tel appareil.

Est-ce qu’il y a un moment dans ton parcours de photographe qui t’a particulièrement marquée ?

C’était il y a une dizaine d’années. J’étais pigiste pour un journal, à Caen. Comme j’avais fait mes preuves, j’étais chargée de faire des portraits d’entreprises. Chaque semaine, un portrait différent. C’est comme ça que j’ai rencontré le garagiste de chez Speedy. J’ai vraiment apprécié cette rencontre. Speedy est une enseigne nationale, (re)connue… donc on ne s’imagine pas que derrière il y a des personnes qui ont une histoire. Ce ne sont pas des automates, des robots. Ce garagiste était passionné, il m’a raconté son parcours. Pour lui, Speedy c’est juste une marque. Mais il y a une âme derrière, dans son garage. Je trouvais ça super joli d’apprendre ça. D’autant plus que quand j’ai eu cet article à faire, je me suis demandée ce qu’un garagiste de chez Speedy pourrait me raconter de beau ! Concrètement, je suis partie au départ avec des représentations et une très mauvaise impression. Je suis arrivée en me disant que ça allait être pourri de parler d’un garage. Et au final, j’ai parlé du garagiste… pas du garage.

Avoir une photo en corrélation avec une histoire, comprendre qui fait quoi et pourquoi, c’est super. Je me nourris de tout ce que les gens me racontent. Ce sont des leçons de vie. A moi d’en faire quelque chose ensuite, à travers la photo et dans ma vie.

Cette rencontre a été vraiment marquante parce qu’au départ, j’étais plus partie pour faire de la photo fantastique, féérique. Le genre de choses très posées, pas du tout dans la même dynamique.

La photo, ça te permet d’exprimer quoi ?

Ce qui est important pour moi, ce sont les détails. Ils sont touchants, parce qu’ils ramènent à l’émotion présente au moment où la photo a été prise. Ça rappelle une petite blague, un fou rire…

C’est quelque chose qui m’a toujours attirée. J’ai toujours eu l’impression que je voyais le monde plus petit que tout le monde, parce que je suis plus petite. Et du coup, les toutes petites choses me paraissent plus importantes. Par exemple, samedi dernier, j’ai fait un repérage pour un mariage. En attendant les futurs mariés, je regardais l’espace pour voir où faire des photos, et d’un coup, j’ai vu deux oreilles se redresser : il y avait un tout petit lapin en train de se balader au milieu des champs. Ça a donné encore plus de charme au lieu. C’est un petit détail qui pourrait paraître futile. Ça aurait été un cheval, ça n’aurait pas été le même affect. C’est beau aussi, mais c’est plus imposant.

Comment tu fais pour saisir ces petits détails ? Ça demande d’avoir une vision un peu à 360 degrés…

Je suis super à fond, je n’arrête pas de regarder partout, tout le temps. Pendant les mariages, je regarde qui fait quoi, pour savoir s’il n’y a pas une émotion spéciale. En fait, il faudrait que je me balade avec des rétroviseurs !

Je me souviens d’un mariage où il n’y avait qu’un enfant, une petite de 10 mois. Et à un moment, elle faisait coucou à ses grands-parents qui échangeaient leurs alliances. Personne ne la voyait. Je l’ai photographiée.

Ce qui est chouette, c’est que j’ai l’impression de rentrer dans l’intimité des gens. Tout le monde n’est pas forcément prêt à se faire prendre en photo avec des émotions particulièrement marquées et spontanées. Certains n’aiment pas afficher leurs émotions comme ça. C’est pour ça que j’aime bien me faire la plus petite possible. Que les gens ne fassent plus attention à moi. Pour retraduire les petits détails et l’émotion comme si je n’avais pas été là.

Tu es proche de la nature, tu aimes les animaux. Si la photo était un animal, ce serait quoi ?

Ma petite mulot. Elle étudie tout ce qu’on fait, nous regarde beaucoup faire. Elle est curieuse et super attentive à tout. Et elle se cache énormément, c’est son instinct de survie. Essayer de se cacher tout en voyant ce que tout le monde fait : c’est ça la photo, pour moi. Que l’appareil photo ne soit plus visible des personnes ou de la nature. Voir tout, garder les souvenirs de tout… sans qu’on soit au courant.

Derrière mon appareil, j’aime cette dualité-là. Je suis dans mon cocon, tranquille, à l’abri. Mais je vois tout ce qu’il se passe. Ça me plaît beaucoup.

Ton appareil te permet de te protéger quelque part ?

Oui. Je me cache pas mal derrière, et j’en joue souvent quand je fais des photos. Pour expliquer aux gens que moi la première, je ne suis pas à l’aise.

Même si c’est un milieu qui oblige à s’exposer beaucoup, l’appareil permet de garder une distance avec tout ça. Quand je fais des photos et qu’il y a de très beaux témoignages à un mariage, même si je pleure, ça n’est pas grave : ça ne se voit pas, je suis derrière l’appareil !

Tu parles des mariages, mais en fait, tu fais plus largement des photos de famille.

Oui ! Mais pas les photos de famille à l’ancienne, où tout le monde est assis sur une chaise, les enfants devant et les grands derrière. C’est plutôt des moments de rigolade, de jeu, de tendresse… Des moments qui sont dans l’émotion : les regards, les sourires, les rires, les chatouilles. Et c’est la famille au sens large : le couple, les amis, les animaux de compagnie…

Je pars du principe qu’il n’y a pas de moments définis pour faire des photos de famille. Il n’y a pas besoin d’avoir un évènement (anniversaire, Noël, Saint-Valentin) pour vouloir immortaliser. Je trouve ça chouette de faire une séance photo à un moment où, simplement, on se sent bien en famille. Immortaliser un moment à part, où la famille est dans une bulle rien qu’à elle… sans que personne n’ait à aller chercher le gâteau d’anniversaire ou les cadeaux. Immortaliser pour qu’elle puisse voir par la suite comment chacun a grandi, a évolué.

Au-delà des photos, avec quoi repartent tes client(e)s ?

Justement, avec cette idée qu’il n’y a pas besoin d’attendre un évènement spécial pour faire des photos et garder des souvenirs. Le temps passe tellement vite. C’est dommage d’attendre : au fur et à mesure, on ne se rappelle même plus de ces petits moments-là.

J’espère que les gens se rappelleront que tous les moments de la vie sont importants et qu’il faut juste apprendre à les observer tranquillement. La photo permet de se poser, de prendre le temps. Si j’arrive à leur transmettre cette partie de moi qui aime les détails, alors c’est plutôt cool.

Julie : 06.32.24.41.32

Ça se passe où ? Les Côtes d’Armor

A propos de l’auteur

Pauline Kertudo, coach certifiée & sociologue praticienne au service des femmes et des projets d’innovation sociale.

Commentaires

  1. Déjà effectuée un shooting avec Julie. Photographe très talentueuse, toujours avec le sourire et qui met en confiance !! Très beau rendu !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *