Sandrine Damerment-Delcros : de cheffe de vente dans le transport vers son vrai Moi. Portrait d’une femme de valeurs

Portrait Sandrine Damerment-Delcros

A l’aube de mes 50 ans, j’ai envie d’être qui je suis, et plus ce que les gens aimeraient que je sois. Pour traverser nos vies du mieux qu’on peut, il faut s’écouter et répondre honnêtement à la question : ‘Qui suis-je’ ?’

Interview

Bonjour Sandrine. Peux-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai 49 ans. J’ai une carrière dans le secteur du transport. J’ai quitté ma dernière entreprise en août, après 9 ans en tant que cheffe des ventes. Je me suis retrouvée dans ce monde par hasard, un monde essentiellement masculin.   

J’ai 2 enfants : 1 garçon de 21 ans et 1 fille qui fête ses 17 ans aujourd’hui. J’ai été mariée pendant près de 20 ans. Je ne suis plus avec le papa. Vie de maman célibataire pendant près de 10 ans. Aujourd’hui je suis en couple, mais on vit chacun de notre côté.

Quels sont les 3 moments déterminants de ton parcours professionnel ?

Quand j’étais jeune, j’étais sportive de haut niveau, je jouais au volley en pro à Saint-Cloud. C’était toute ma passion. Mon idée était de faire de l’évènementiel sportif. J’avais fait les études (STAPS puis Maitrise de Sciences et Techniques à Dauphine) et le stage pour. Manque de pot, c’était à l’époque un tout petit marché. Une niche très peu ouverte aux femmes. Et il faut bien travailler… J’atterris alors par hasard dans une société de transport. Ça a été le premier moment marquant. Ce n’était pas du tout un endroit où je pensais aller. A ce moment-là de ma vie, c’était ce qu’il me fallait : c’est dynamique, on ne s’ennuie pas, on est tout le temps en train de régler des problèmes. J’ai démarré secrétaire. Au bout de 2 mois, je suis passée assistante commerciale. Après un an, j’avais déjà quasiment doublé mon salaire et les responsabilités qui vont avec. J’étais ingénieure technico-commerciale dans un nouveau service qui se créait. Je montais les projets de A à Z. J’ai eu une évolution vraiment très rapide au sein de cette entreprise, grâce notamment à ma manager. Une femme formidable qui a cru en moi et m’a fait confiance.

Le deuxième tournant, c’est la mutation de mon mari – officier dans l’armée de terre, rencontré très tôt, à 19 ans – dans le Gard. Je l’ai suivi. Et là, on n’est plus en région parisienne avec beaucoup de choix et d’opportunités. En plus, il était dans un régiment d’élite. Donc je me retrouve seule avec un enfant en bas âge. Sachant que j’avais une expérience professionnelle qui ne correspondait pas du tout à mes diplômes. Je décide donc de valider mes acquis par une formation : un Master en logistique. Derrière, j’ai eu une opportunité en tant que consultante interne en logistique. Une super structure avec une super équipe. Je m’y suis beaucoup épanouie.

Le troisième moment-clé, c’est une nouvelle mutation de mon mari. J’arrive dans une région où il n’y a pas d’industrie. Et il y a très peu d’entreprises qui ont des postes à proposer correspondant à mes qualifications. Je fais marcher un peu les réseaux. Je sympathise avec le responsable d’une agence de transport de petits colis. Au bout de quelques mois, il a un poste de commerciale qui se libère. Je me dis :

Ça va être un véritable défi !

A l’époque, je ne sais pas vendre, je ne me sens pas légitime ni apte à le faire. Mais j’y vais. Je me prends au jeu, je progresse. Et je vois que ça marche. Parce que je maîtrise ce qu’il se passe chez le client. J’ai été de l’autre côté de la barrière, donc j’ai un avantage sur les autres forces de vente. Rapidement, j’ai de bons résultats et je suis même meilleure apporteure d’affaires de France.

C’est un univers professionnel très masculin

Effectivement, le transport est plutôt un milieu masculin. Dans les structures dans lesquelles j’ai pu évoluer, il y avait une proportion très faible de femmes à des postes de cadres dirigeants ou supérieurs. Elles étaient essentiellement représentées au niveau de la force de vente et des services clients. Sur la partie opérationnelle, ce sont essentiellement des hommes… qui fonctionnent encore majoritairement – de mon point de vue et pour ceux que j’ai pu côtoyer – selon des préceptes rétrogrades. C’est très patriarcal. Heureusement, tous n’ont pas cette vision-là.

Ton parcours professionnel aurait été différent si tu avais été un homme ?

Si j’avais été un homme, je pense que j’aurai pu intégrer directement l’événementiel sportif à la sortie de mes études comme je l’ambitionnais. Ça, j’en suis quasiment convaincue. Après, au sein des structures où j’ai été… Mon constat est qu’un homme a une meilleure rémunération à poste égal. Sans nécessairement avoir le même niveau de formation et d’expérience que bon nombre de femmes. Et il évolue plus vite.

Je ne veux pas faire de généralités, mais mon sentiment est que les femmes sont plus dans l’empathie et privilégient plus l’humain. Et, dans ce secteur d’activité-là, ce n’est pas forcément appréhendé comme une qualité. Cela s’apparente plus à de la faiblesse, de la fragilité. On est dans le transport, il faut être des « gros durs », rentrer dans les gens. Ça, je l’ai entendu combien de fois ?! : ‘Faut rentrer dans les gens’.

J’ai vu beaucoup de managers s’adresser de la même façon à une jeune de 20 ans, qu’à une femme de 50 ans, qu’à un collaborateur de 35 ans… avec des parcours pourtant très différents. Mais ça n’est pas possible. Si tu veux vraiment amener l’autre à livrer la meilleure version de lui-même, il faut que tu puisses le comprendre pour adapter ta façon de l’accompagner et donner du sens à ses actions. Faire de la pédagogie différenciée en somme. Et l’empathie est une vraie force pour y parvenir.

Alors, pour répondre à ta question : oui mon parcours professionnel aurait certainement été différent si j’avais été un homme. Mais honnêtement, dans le contexte qui a été le mien, je n’envie pas le parcours des hommes rencontrés et je suis fière du mien.

Tu as évolué et bien évolué dans ce milieu pendant plusieurs années. Quelles ont été tes clés ?

Mon sentiment, c’est qu’il faut toujours en faire beaucoup plus. 3 fois plus. L’exemplarité, être irréprochable. Enormément de travail : je n’ai pas hésité à faire de longues, très longues journées. Et puis beaucoup de rigueur.

Mais, il ne faut pas se leurrer, ce qui m’a fait évoluer, ce sont les résultats. Ils sont incontestables. La chance que j’ai eue – ou plutôt que j’ai créée par mon travail justement – c’est que j’ai toujours atteint mes résultats. Et le fait d’être meilleure apporteure d’affaires, avec un chiffre d’affaires conséquent… A un moment donné, cela devenait difficile de ne pas répondre à mes demandes d’évolution.

Quand tu regardes ce parcours-là, qu’est-ce que tu ressens ?

Je suis plutôt satisfaite. J’ai été capable de m’adapter, de me renouveler, de prendre des virages. Ça m’a fait évoluer, grandir, appréhender les choses différemment.

Je suis surtout contente et très fière d’être restée qui je suis. Fidèle à mes valeurs. Parce qu’on peut vite se perdre. Etre happée par des personnes ou des systèmes qui vous font dévier et vous emmènent sur des routes où vous ne souhaitiez pas aller.

Est-ce que c’est ça qui t’a fait partir de ce milieu ?

L’âge avançant, tu te poses les bonnes questions.

J’aime le travail, je trouve ça valorisant. Socialement, ça te permet un épanouissement. Tu peux échanger, apprendre continuellement en partageant avec les gens. Mais pour moi, l’humain reste une priorité. Je ne conçois pas qu’une personne soit malheureuse au travail, que ce soit un calvaire pour elle de venir tous les jours. Je prends cela très à cœur. En tant que manager, j’estime qu’il est aussi de ma responsabilité de veiller à l’épanouissement de mes collaborateurs et par voie de conséquence au mien. C’est une équipe au centre d’un cercle vertueux. Dès lors que les valeurs auxquelles je crois profondément ne sont pas partagées par l’entreprise, que cela impacte à la fois la bonne réalisation des tâches confiées et la santé des personnes, la sortie devient inéluctable.

Comment tu vois la suite de ton parcours ?

J’ai pour le moment du mal à me projeter. Je dois me poser les bonnes questions pour aller vers ce qui est en parfaite adéquation avec qui je suis. Peut-être être à mon compte pour être certaine de pouvoir véhiculer librement les valeurs qui m’animent.

J’ai perdu récemment un ami proche, ancien joueur professionnel de volley, atteint d’une maladie génétique rare, le syndrome de Marfan. Il n’en avait jamais parlé. Je me suis engagée avec 2 amies sur un raid sportif 100% féminin et solidaire au profit de l’Association Marfan : https://www.assomarfans.fr/articles/77815-un-raid-pour-marfan. L’objectif : faire connaître cette pathologie, la mettre en avant sur les réseaux sociaux, récolter des fonds pour cette cause. Et je me rends compte que c’est ce que j’aime, ce qui me porte. Cela a du sens !

A l’aube de mes 50 ans, je n’ai plus envie de rentrer dans un moule parce que je sais que ça va marcher. Que j’aurai le confort. Tomber dans une routine. J’aspire à être ce que je suis, et plus ce que les gens aimeraient que je sois. En plus, je suis à l’âge où mes enfants sont grands. C’est le moment de s’occuper de soi.

Quels conseils tu donnerais à celles qui veulent quitter une activité dans laquelle elles ne se sentent plus épanouies ?

Que les femmes croient en elles, ce qu’elles sont. Elles ont en elles une force exceptionnelle. Je leur dirais d’arrêter d’écouter tout ce qui peut se dire autour. Il y a la pression sociale, la famille, le conjoint qui veut bien faire… Les gens croient savoir ce qui est bon pour nous. Mais il n’y a que nous qui savons !

Pour traverser nos vies du mieux qu’on peut, il faut s’écouter et répondre honnêtement à la question : ‘Qui suis-je ?’. C’est le plus important. Si tu crois en ce que tu es, rien ne peut t’arrêter.

A propos de l’auteur

Pauline Kertudo, coach certifiée & sociologue praticienne au service des femmes et des projets d’innovation sociale.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.